Nous aussi
Hypnotique.
Le sujet n’est pas original, voire rebattu, mais la manière de l’aborder est unique avec un choix stylistique et narratif audacieux : placer les narrateurs sous l’égide d’un pronom « on » qui les enchaîne à jamais.
Le « on » donne aussi l’impression d’observer cette famille de la haute bourgeoise avec une paire de jumelles intrusive. En en réglant la mire, on découvre ce que cachent les apparences, les éraflures au coin du tableau, les sourires affadis. C’est une réussite de ce roman, oxyder les dorures avec le doute. On est sur un fil ténu, au bord d’un doux rivage que la marée berce jusqu’à l’arrivée du ressac.
Ce livre est l’entreprise de déconstruction d’une famille aisée dont le portrait nous paraît si sincère qu’elle en devient attendrissante, familière, « comme il faut ». Au lieu de nous jeter à la face les secrets de famille, Anne Godard les distille : les phrases s’écoulent par de longues énumérations, par l’abus des virgules et la volonté de tout dire, de ne rien diluer. Le poison est lent.
Par l’exhaustivité et la précision de ses descriptions, l’auteure donne à penser autant qu’à voir – j’ai rarement eu ce sentiment à la lecture d’un roman (exemples aux pages 23, 44, 67, 93, 117, 143, 182).
Extrait : « On s’endort épuisée, retournée comme un poulpe, la chair meurtrie, échouée au bord d’un gouffre où l’on se sent tomber. Plus rien ne compte, plus rien n’a de sens. On flotte sur notre vie, on va bientôt couler. Les souvenirs montent, à moins que ce soit nous qui nous y enfoncions ».
On fustigera la forme, on soupirera du fond. Moi je vous dis que c’est un des grands romans de cette rentrée.
Appréciation : 🌹🌹🌹




