Mon oeil
L’époque est à la suspicion et à l’imitation. Alors, comment s’assurer d’être original ? En restant soi-même, en racontant ses propres traumas. D’où la prolifération de l’autofiction et l’apparition des sujets intimistes. Comme celui raconté par Victoria Kaario.
Œil pour œil, danse pour danse. Un père impulsif (p69) qui tabasse, une mère dépressive (p44) qui menace (surtout de se suicider), c’est ce qu’on appelle une famille dysfonctionnelle, un euphémisme pour désigner un foyer pyrogène au contact duquel la narratrice risque de se brûler depuis l’enfance. Aller vers le père ou retrouver la mère ? De là à en faire la cause de son strabisme intermittent, il n’y a qu’un pas.
C’est le choix de l’auteure, superposer la violence familiale et son fardeau, un œil qui dit la merde à l’autre, dans la pure tradition lacanienne (genou/je-nous, j’ai tout fait/j’étouffais, lunettes double foyer, c’est louche, la mère qui se nomme Claire, etc…) Guérir les maux par les mots, en somme.
L’auteure passe en revue les personnages que leurs yeux ont trahis ou révélés. C’est aussi intéressant que didactique. On redécouvre le portrait du roi tyran dans le film de Paul Grimault, la caricature du juif sous Vichy, le regard de Sartre ou encore le strabisme de Rembrandt et de Léonard de Vinci qui n’est pas étranger à leur merveilleux sens de la perspective.
Mon œil ! Une formule pour marquer le doute et l’incrédulité. Se peut-il que la vieillesse de ses parents (émouvante page 110), leur fragilité, leur détresse, lui fasse enfin retrouver la vue ?
Un récit sensible et intelligent.
Appréciation :🌹




